BLUME

BLUME

Les pellicules papiers "Blume et Blame Attic " consistent à travailler l’image dans l’enroulement du papier. Marquer la pellicule dans son immobilité industrielle, qui est celle de l’enroulement mécanique lors de sa production en usine.

Christian Jaccard incise, grave, scarifie, tatoue par le feu. L’artiste chercherait « la preuve de la vérité par le feu ».

Il utilise une mèche lente, un cordeau Bickford qu’il pose sur toile, mur, verre, plâtre…

Christian Jaccard utilise très souvent le terme de « brûlis ». En agriculture, le brûlis consiste à brûler les herbes et les broussailles sur une étendue de terrain. Mais ce terme ne se limite pas à une technique agricole. Il s’agit en quelque sorte de « brûlures artistiques ».

Ce sont ces brûlures artistiques qui m’ont le plus inspirée. Brûler… la première phrase de la définition de ce verbe est « Détruire par le feu ». Mais détruire ne signifie pas disparition. Que reste-t-il après l’embrasement ? La mèche de Christian Jaccard répond à cette question, en se consumant elle va faire apparaître une empreinte.

Cette empreinte, cette trace, c’est ce que je cherchais en brûlant ma pellicule papier. J’ai laissé le feu brûler librement, sans l’interrompre, sans le contrôler.

« Puis, tandis que les masses contaminées avec méthode s’écroulent, les gaz qui s’échappent sont transformés à mesure en une seule rampe de papillons » VOIR PLUS PONGE Francis, Le parti pris des choses, Gallimard, p.47. .

Je voulais que les flammes s’acharnent, s’expriment, pour finalement les laissés s’étouffer doucement, dans la cendre accumulée, trace de leur destruction.

Dans la Phénoménologie de l’esprit de Hegel, toute la dialectique commence par l’ici et le maintenant, par l’immédiat, par la certitude sensible ; cette certitude sensible (de l’ici et du maintenant) se révèle comme la plus abstraite et « la plus pauvre de la vérité ». L’ici serait en quelque sorte fragile.

La création que les flammes font naître dans leur destruction est du phénomène de l’ici et du maintenant. Aujourd’hui je ne possède que des archives de ce ici et maintenant devenu ailleurs et autrefois. Mais il existe un autre ailleurs et autrefois ; les traces thermiques laissées par les flammes.

Ces traces thermiques, devenues témoins, racontent une histoire. L’histoire de cette combustion. La pellicule papier, dans son immobilité, nous cache beaucoup de secrets, soigneusement orchestrés par la folie des flammes. Pour les découvrir, je déroule la pellicule papier.

Cette reproduction en boucle de « motifs » est un paramètre filmique prisé du cinéma structurel. Apparu dans les années 1960, Paul Sharits, Ken Jacobs, Hollis Frampton, Tony Conrad, Michael Snow et Peter Kubelka proposent une alternative qui met en crise la figuration. « Le cinéma structurel, écrit-il, insiste davantage sur la forme que sur le contenu, minimal et accessoire ».VOIR PLUSSITNEY Paul Adams, Le cinéma visionnaire. L’avant-garde américaine, 1943-2000. Paris Expérimental, 2002, p. 329.

Ces traces m’ont inspirées deux films. Une apparition/disparition et un glissement. Pour ces films j’ai choisi d’opérer de deux manières différentes. Pour Blame attic, j’ai utilisé les tâches qui se répétaient sur toute la longueur de la pellicule comme repère. Tandis que pour Blume, j’ai choisi une méthode plus mathématique, une prise de vue tous les 10 cm. Les apparitions fantomatiques que j’obtiens sont très différentes d’un film à l’autre, mais chaque film papier nous présente ses fantômes. Vêtus de noir dans la lumière, ou vêtus de blanc dans l’obscurité. L’abstraction de ces formes vaporeuses laisse libre cours à notre imagination.

« J’ai commencé à rêver à une façon encore nouvelle de faire apparaître, et d’offrir au regard, les images projetées. […] Il s’agissait plutôt d’une nécropole, avec autant de tombeaux creusés dans la terre et comme rouverts : non pas sur des images mortes, mais sur des images revenantes, survivantes. Se pencher à l’appel des fantômes. Vertige ».VOIR PLUSGISINGER Arno, Nouvelles histoires de fantômes, Palais, le magazine du Palais de Tokyo, n°19, février 2014, p.208.

Ma pellicule est petit à petit devenue un film papier…

Christian jaccard

Christian Jaccard effectuant ses brûlis.
Ⓒphoto prefigurationsrevue.com

Vidéo d'archive du rouleau lors de son processus de combustion.