EDITIONNER

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Mon intérêt pour le papier me vient certainement de ma proximité avec les livres. L’odeur, le toucher...

Je souhaitais réunir la forme du livre et mon univers d’artiste. C’est pourquoi je me suis intéressée au livre d’artiste, qui est un croisement entre l’univers du livre et celui des arts visuels. Il s’agit de mettre en évidence la portée littéraire, artistique et théorique de cette famille particulière dans le domaine de l’édition. Hybrides de l’écrit et de l’art, ils cachent beaucoup de surprises. C’est ce côté inattendu, lorsque l’on tourne la 1re de couverture, qui est le plus palpitant.

Pour mêler mon univers à celui de l’Edition, je me suis inspiré de Richard Serra et sa Verb list.

« En 1967 et en 1968, j’ai écrit une liste de verbes comme moyen d’appliquer des actions diverses à des matériaux quelconques ».VOIR PLUSExtrait de Richard Serra, Ecrits et entretiens 1970-1989, daniel lelong editeur, 1990.

La Verb list recense plus de 100 processus pouvant être appliqués sur des matériaux ou non.

Cette Verb list me donnait un Rule-Based Art. Ce terme anglais désigne une approche d’un travail régi par des règles, presque assimilables au principe d’un logiciel, comme Les Obliques Stratégies de Brian Eno et Peter Schmidt. Créer en 1975 Les Stratégies Obliques prennent la forme d’une boîte contenant 110 cartes (113 lors de la première édition en 1975). Chacune de ces cartes portent une instruction, un principe basique destiné à relancer le travail artistique.

Au fur et à mesure, j’alignais sur ma Verb list, des termes : « superposer», « accumuler », « traverser », « creuser », « enrouler », « dérouler »…

J’ai, de par ma passion pour la culture asiatique et en particulier japonaise, débutée cette série dans une recherche liant mouvement et calligraphie. Chaque ligne, point, direction, forme, fin de ligne, balance et espace sont justifiés. Je souhaitais sortir l’écriture de son support de papier de riz, l’étendre dans l’espace. Rompre son équilibre pour en créer un autre. L’écriture est une image et je voulais que l’image s’anime pour justifier ce qu’elle représente. J’ai donc choisi le mot 移動qui se prononce « idoo » et se traduit par mouvement. Plutôt que de travailler l’image sur un plan fixe, j’ai repris la machine pour écrire sur la pellicule. C’est la première pellicule que je travaillais en mouvement. Le film 移動est devenu témoin de l’écriture et du mouvement.

« Le cinéma, s’il fond le mécanique et l’organique dans un monde de formes ondoyantes, se rattache également à la technologie de l’imprimé. En projetant les mots, pourrait-on dire, le lecteur doit suivre la suite d’instantanés noirs et blancs qu’est la typographie, et fournir sa propre trame sonore. Il tente de suivre les contours de la pensée de l’auteur, à une vitesse variable et à des degrés divers d’illusion. On pourrait difficilement exagérer la réalité du lien entre l’imprimé et le film, en ce sens qu’ils possèdent tous deux le pouvoir de susciter des visions chez le lecteur ou le spectateur ».VOIR PLUSPour comprendre les média, p. 326.

Et le film 移動 suscite de nombreuses visions. Sans l’explication précédente, le spectateur est livré à lui-même, sans ses repères habituels. Ce film nous présente autant l’organique que la mécanique. Nous retrouvons le processus-pellicule et son résultat-projection. Le mot-image « mouvement » suscite par sa structure une mobilité. Le terme « mot » suscite un mouvement dactylographique. Cette série inclue d’autres éditions papiers. Comme avec 移動, je choisis le mot en fonction du sens, pour cela j’utilise leur définition française. Ma recherche linguistique est également tournée vers d’autres langues.

J’ai commencé une série d’éditions référentielles. Chaque édition renvoie à un terme de ma pratique artistique. Pour mettre en place ce concept, je me suis inspirée de la série de définitions de dictionnaire accompagnées d’objets de Joseph Kosuth. C’est un travail très conceptuel que cet artiste nous présente avec Glass one and three. Il y traite essentiellement de l’analyse du fonctionnement d’un objet singulier dans un contexte artistique. La correspondance des définitions, des photos et des objets avec la notion d’art est directement liée, par l’artiste, à la connaissance et à la perception réflexive que l’on a de l’art. L’oeuvre, ce n’est pas seulement l’idée en soi ou l’objet en soi, c’est leur juxtaposition et l’analyse qui en découle pour le spectateur. Ainsi dans l’acte de regarder il y a essentiellement celui de lire et de comprendre.

Je me suis concentré sur la forme de l’oeuvre de Joseph Kosuth. Je cherchais d’avantage une mise en abime entre les termes et la forme d’édition, qu’une conceptualisation.

L’artiste affirme que :

« Mon but est de mettre en équivalence ce qui constitue à la fois l’intention de l’artiste et la description de l’oeuvre qui ne font plus qu’un […] les divers éléments mis en place se réfèrent les uns les autres pour créer une autodéfinition ».VOIR PLUSMOLLET-VIEVILLE Ghislain, Art minimal & conceptuel, Skira, 1995, p. 72.

Cette autodéfinition se réfère, chez moi, par la mise en abîme. L’édition renvoie au terme et à sa définition. Le terme et sa définition renvoi à l’édition. Nous tenons entre nos mains, l’édition qui se définit par elle-même et sa définition. Et la définition qui définit l’édition. Cette édition renvoie encore une fois au processus-résultat.