LA MACHINE

LA MACHINE

Ma recherche tourne autour de la temporalité de l’image aux travers de trois domaines: cinématographique, picturale et de mise en espace.

Je m’intéresse principalement au cinéma dit « expérimental », car il touche toutes les formes du cinéma, de sa naissance à aujourd’hui. C’est une sorte de laboratoire et c’est la forme de la pellicule qui m’intéresse le plus, qui en est pour moi l’essence.

De nombreux cinéastes ont expérimentés sur la pellicule : peinture, grattage, collage, feu… Je me suis inspirée de ces expérimentations pour travailler sur une matière aux propriétés complètement différentes à celle du cinéma : Le papier. Cette matière à de nombreuses origines et utilités. Elle fut le premier support de communication après le marbre et la pierre et est toujours d’actualité, malgré l’avancée technologique de notre époque. Sa résistance, tant dans le temps que dans sa composition me permet une marge d’action bien différente de celle des pellicules cinématographiques.

J’ai ainsi produit plusieurs séries de pellicules papiers (Blame Attic, Blume, Quator en encre, Fantômes, Variétés de Folies, Blanx, Au sommet d'une montagne ou au fond d'une vallée et Red).

Mes films papiers présentent une particularité singulière. Contrairement aux pellicules cinématographiques qui sont composées de 25 images/secondes, mes pellicules ne comportent qu’une seule image. Cette image, bascule entre immobilité et mouvement selon la façon dont je la manipule.

Pour mettre en mouvement ces pellicules j’ai repris le principe du projecteur cinématographique.

La machine ou projecteur de pellicule papier existe sous quatre pièces, complémentaires les unes aux autres :

1 : une pellicule papier, montée sur deux axes, qui enroulent et déroulent en boucle.

2 : une caméra, fixée de préférence au plafond, film la face de la pellicule.

3 : La caméra est reliée à un projecteur plafonnier qui projette, en vis-à-vis du rouleau, la prise de vue réelle.

4 : La prise de vue réel ou film n’est pas enregistré, car la machine offre deux points de vue : le processus-pellicule et son résultat-projection.

Ce système de lecture de la pellicule papier est une alternative au projecteur traditionnel. « Le cinéma, qui nous permet d’enrouler le monde réel sur une bobine et de le dérouler comme un fantasmagorique tapis magique, est un spectaculaire mariage de l’ancienne technologie mécanique et du nouveau monde électronique » .VOIR PLUSPCM, p. 325

Mon travail sur la machine est une alliance de cette ancienne technologie (la pellicule) et du monde électronique (caméra, projecteur). Cette hybridation, née du fait que le papier est réfractaire à la lumière, me donne une liberté totale sur l’angle de vision de la caméra, la lumière, les contrastes…

La machine m’a permis de voir le cinéma sous un autre angle. Pour Marshall Mc Luhan « Le cinéma est la réalisation absolue de l’idée médiévale du changement, sous forme d’illusion divertissante ». Mais cette illusion est bien abstraite. S’agitil d’une illusion temporelle ? D’une illusion visuelle ?

En 1907, dans L’Evolution créative, Bergson présente l’illusion cinématographique. Le cinéma est la complémentarité de deux données : des coupes instantanées appelées images, et un mouvement ou temps impersonnel, uniforme, abstrait, invisible ou imperceptible, qui se situe « dans » l’appareil et « avec » lequel les images défilent. Mais ces images sont des photogrammes, des coupes immobiles, vingt-quatre, vingt-cinq ou vingt-neuf images/secondes. Le cinéma nous livre donc un faux mouvement.

L’illusion de Mc Luhan viendrait donc du faux mouvement. Le cinéma ne nous donne pas une image à laquelle il ajouterait du mouvement, il nous donne une image-mouvement, c’est-à-dire, une coupe mobile plus du mouvement abstrait. Au contraire, la pellicule papier est composée d’une seule image de 7 cm de haut sur 600 cm de long. L’image, et non coupe, est délimitée par sa taille dans la réalité et non sa durée dans le temps. L’illusion cinématographique est ici créée par le contenu mobile et non les coupes mobiles.

« Film, séquence, plan, photogramme : que chaque partie de chaque totalité devienne à elle seule importante et, par cette autonomie gagnée, on obtiendra la séquence-film, le plan-séquence, le photogramme-plan – la fulgurance. […] ces films hyper-rapides, qui demandent un œil hyperactif, capable de lire l’infiniment petit et l’infiniment furtif » 2 .VOIR PLUSECE, p. 61.

Dans la même idée que la machine, en m’inspirant de la pièce de Suwon Lee El boulevard de Sabana Grande, j’ai mis en place des supports manuels à pellicules papiers. J’invite le spectateur à créer son propre film qui sera alors unique à cet instant. Cette démarche, en totale contradiction avec la machine, qui impose une temporalité de visionnage, permet au spectateur d’expérimenter par lui-même. Quelle quantité, quelle vitesse, quelle durée…

C’est un point important pour moi de donner au spectateur le choix.

J’offre ici, un paradoxe entre le mouvement et l’immobilité. Tableau et écran. Cinéma et Peinture. Espace et temps.